Palmarès de 2018 – Dix films à découvrir

Comme le veut la tradition, je tenterai ici de faire découvrir à mes pairs cinéphiles de nouveaux films en revenant sur des œuvres qui m’ont particulièrement marqué au cours de l’année. Je vous présente donc, en ce début d’année, un palmarès constitué de dix longs métrages notables à mon sens. Cet exercice de sélection, s’avérant toujours quelque peu ardu et crève-cœur, j’ajouterai à la fin de l’article les titres de vingt autres œuvres tout aussi pertinentes qui n’ont pas été prises en compte pour ce palmarès (par manque de temps ou en raison de leur date de sortie en salle prévue pour 2019 au Québec) ainsi que des films à ne pas rater cette année.

10 – The House That Jack Built de Lars Von Trier – Danemark, France, Allemagne et Suède

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Œuvre fort polémique et controversée (comme la plupart des récents longs métrages de Lars Von Trier), The House That Jack Built marque le retour en force de l’interprète Matt Dillon au grand écran, dans un film qui a complètement polarisé la critique. Le long métrage, séparé en chapitres revenant sur cinq moments phares de la vie d’un meurtrier, relate le parcours de Jack (Matt Dillon), architecte intelligent et meurtrier en série, qui sévit une douzaine d’années pendant les années 1970-1980. À la fois très difficile (parfois même quasi insoutenable par son sadisme), mais bourré d’un humour noir y allégeant le ton, Von Trier profite de son dernier film pour provoquer (à nouveau) en ponctuant son récit d’une allusion au nazisme, en faisant référence au mouvement #moiaussi et à la violence graphique de ses derniers films (se citant lui-même à l’occasion). C’est à travers le prisme de la psyché complètement tordue du protagoniste que le spectateur assistera à cette descente aux enfers de plus de deux heures et demie qui porte en soi un discours fort intéressant sur l’art, la censure et le travail de création de l’artiste.

9 – Burning de Lee Chang-dong – Corée du Sud

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Véritable « slow burner » sud-coréen riche en symbolique, ce long métrage viendra hanter et glacer le sang du spectateur patient qui saura se prêter au jeu jusqu’à sa finale tonitruante. Tiré de la nouvelle Barn Burnings de l’auteur japonais Haruki Murakami, le film Burning dévoile le récit de Jong-su (Ah-in Yoo) qui rencontre une ancienne connaissance, Hae-mi (Jong-seo Jun). Cette dernière le fait rapidement tomber sous son charme et lui demande de garder son chat, le temps d’un voyage en Afrique. Elle revient, curieusement, avec Ben (Steven Yeun) à ses côtés. Un triangle amoureux prend forme jusqu’au jour où Hae-mi disparaît mystérieusement. Sur trame d’aventure amoureuse et de drame social, l’œuvre se transformera en thriller à la suite d’une très belle scène de danse au crépuscule, où le récit se scinde en deux. Un long métrage aux mille et une lectures qui souscrit à merveille à de multiples interprétations au grand plaisir du cinéphile.

8 – Don’t Worry, He Won’t Get Far on Foot de Gus Van Sant – États-Unis

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Après le décevant The Sea of Trees et le très moyen Promised Land, le cinéaste américain revient avec une œuvre biographique, fort maîtrisée, sur la vie du caricaturiste John Callahan (Joaquin Phoenix) qui apprendra à se reconstruire suite à un accident et tentera de vaincre l’alcoolisme par la découverte d’une passion pour l’art. Le dernier film de Van Sant épate par sa trame narrative non linéaire en évitant au passage les clichés propres aux « biopics » traditionnels. Ses personnages marginaux, fort charismatiques, aux prises avec une dépendance à l’alcool (dont l’excellent Joaquin Phoenix dans la peau d’un homme paraplégique et le méconnaissable Jonah Hill dans le rôle d’un richissime hippie homosexuel, quasiment gourou à ses heures) et la rédemption notoire que connaîtra le protagoniste au fil du récit, tiendront le spectateur en haleine. Un drame à la fois drôle et touchant sur la découverte de soi et la guérison, où l’espoir n’est jamais bien loin.

7 – The Old Man & the Gun de David Lowery – États-Unis

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Un an seulement après l’ingénieux A Ghost Story, David Lowery revient en force avec une œuvre atypique semblant sortir d’une toute autre époque. L’esthétique générale du film, tourné sur pellicule en 16 mm, évoque effectivement le Nouvel Hollywood, ce cinéma américain des années 1960-1970 où les antihéros pullulaient, où les genres, les codes et les mythes étaient déconstruits pour en concevoir de nouveaux. Basé sur un article du New Yorker de David Grann se consacrant à la vie du septuagénaire voleur de banque et évadé de prison Forrest Tucker (Robert Redford), le rôle est définitivement taillé sur mesure pour l’acteur de 82 ans qui a annoncé prendre sa retraite à la suite de ce film. Lowery met effectivement la table avec un dernier rôle mythique et iconique pour Redford en y insérant un peu tout ce qui a défini le génie de son interprète, où il sera à la fois cambrioleur gentleman adoré du public, criminel respecté par les forces de l’ordre (incarnées, en autres, par le toujours très bon Casey Affleck) qui le poursuivent, amant romantique avec Jewel (l’excellente Sissy Spacek) et même cowboy fugitif qui tente de fuir à cheval la police, évoquant au passage les westerns Butch Cassidy and the Sundance Kid ou Jeremiah Johnson pour n’en nommer que quelques-uns.

6 – Roma d’Alfonso Cuarón – Mexique et États-Unis

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Sélectionné pour meilleur film en langue étrangère à la cérémonie des Oscars 2019, le nouveau film intimiste d’Alfonso Cuarón, produit par Netflix, marque un retour aux sources pour le cinéaste mexicain après un excellent séjour en terre hollywoodienne avec Gravity, Children of Men et le quatrième volet d’Harry Potter. Roma, inspiré des souvenirs d’enfance de Cuarón, met en scène les péripéties de Cleo (interprétée par l’actrice non professionnelle, Yalitza Aparicio dans une performance révélatrice), une bonne au service d’une famille de classe moyenne à Mexico durant les années 1970. Léchée du premier plan au dernier par ses nombreux travellings latéraux et sa photographie impeccable en noir et blanc, assurée également par Cuarón lui-même, l’œuvre personnelle du réalisateur mexicain est dédiée à Libo, la véritable bonne dans la vie du cinéaste. Roma s’avère une étude de mœurs contemplative où le spectateur prend plaisir à observer le Mexique (plus précisément le quartier Colonia Roma de Mexico où le cinéaste a été élevé) de son enfance à travers les yeux d’une femme qui a définitivement marqué la vie de son auteur par sa bonté, son humanité et son esprit maternel. Une nounou pour qui les enfants sont devenus d’une certaine façon les siens. Du septième art dans sa forme la plus pure avec un brin de poésie au passage.

5 – You Were Never Really Here de Lynne Ramsay – Royaume-Uni, France et États-Unis

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La réalisatrice écossaise derrière l’effroyable We Need to Talk About Kevin aura marqué l’année 2018 après six ans d’absence avec son tout nouveau film qui semble sortir du même univers du chef-d’œuvre Taxi Driver de Martin Scorsese. Ramsay part effectivement d’une prémisse similaire où le protagoniste du récit, Joe (Joaquin Phoenix), ex-vétéran atteint d’un syndrome de stress post-traumatique non diagnostiqué, se donne pour mission de libérer la jeune Nina (Ekaterina Samsonov) des griffes de la prostitution. Introspectif et sombre, You Were Never Really Here donne l’impression d’assister à un long cauchemar éveillé où le spectateur aura continuellement à discerner le réel de l’hallucination (visuelle ou auditive suscitée par le rendu impeccable de l’image et du son de l’œuvre). Avec une trame sonore signée Johnny Greenwood, une représentation de la ville de New York délabrée et sale, loin de l’imagerie « carte postale » ainsi qu’une violence viscérale omniprésente, la table est mise pour une virée cinématographique de 90 minutes hors de l’ordinaire.

4 – En guerre de Stéphane Brisé – France

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Réalisé et sorti en salle avant même l’avènement du mouvement des « gilets jaunes » en France sous l’ère Macron, le film de Brisé se veut fort d’actualité avec sa critique fine du néolibéralisme et sa forte indignation qui s’en dégagent. Comme son titre l’indique, le film présente deux instances en guerre au sein d’une multinationale, celle du patronat et du syndicat, à la suite d’une fausse promesse de la première qui incitait les membres du personnel à se serrer la ceinture pendant cinq ans afin d’éviter la fermeture de l’usine. Malgré l’accord d’origine entre les deux parties, la compagnie décide de fermer ses portes après deux ans et s’ensuit une lutte féroce des classes entre ouvriers et cadres. Quasi documentaire et tourné avec des acteurs non professionnels (mis à part l’interprète Vincent Lindon qui signe sa quatrième collaboration avec Brisé), le film impressionne en tentant de démontrer les deux côtés de la médaille du conflit et par ses dialogues presque tous improvisés permettant au réalisme de rejaillir davantage de cette œuvre coup de poing.

3 – Leave No Trace de Debra Granik – États-Unis

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Adapté du roman L’abandon de Peter Rock, Leave No Trace de Debra Granik met au cœur de son récit la relation unique d’un père de famille souffrant d’un trouble de stress post-traumatique (l’excellent Ben Foster) et sa fille (Thomasin McKenzie dans un rôle révélateur) qui vivent en forêt de manière clandestine, bien loin de la civilisation. Ils se feront attraper par les autorités qui les forceront à se trouver un toit et un emploi pour le père afin de réinsérer la société. La réalisatrice américaine donne de nouveau la parole aux laissés-pour-compte du rêve américain ou aux figures marginales. Elle l’avait fait avec brio dans Winter’s Bone avec la communauté de montagnards de la ville d’Ozark au Missouri et dans son documentaire Stray Dog qui s’intéressait au récit de l’ex-vétéran du Vietnam et motard, Ronnie Hall. Leave No Trace se démarque non seulement par le jeu incroyable des interprètes, mais également par la relation singulière d’un père et sa fille à la croisée des chemins. Le premier cherche continuellement à se couper du monde tandis que la seconde est à un point culminant de sa vie où, en quête de socialisation et d’enracinement, elle tente de vivre une adolescence normale. D’un mal de vivre initial surgissent la fuite puis l’errance pour l’un et la découverte de soi pour l’autre.

2 – First Reformed de Paul Schrader – États-Unis

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Une église vidée de ses croyants désormais transformée en lieu touristique à ses heures, une femme (Amanda Seyfried) qui s’inquiète pour son mari (Philip Ettinger) ayant perdu foi en l’humanité et un prêtre solitaire au lourd passé (Ethan Hawke dans l’un de ses meilleurs rôles en carrière) qui lui prête l’oreille en se confiant à son tour (en voix narrative) à son journal intime, voilà quelques éléments narratifs de la prémisse de l’un des scénarios les plus justes de l’année qui puise son inspiration de cinéastes européens, tels Robert Bresson (Journal d’un curé de campagne) ou Ingmar Bergman (Les communiants). Réalisé et écrit par Paul Schrader (le scénariste derrière, entre autres, Taxi Driver et Raging Bull), First Reformed aborde de front des questions relatives à la foi et aux croyances tout en tentant de comprendre les mécanismes qui poussent l’homme au radicalisme. La mise en scène austère et le scénario de Schrader marqueront les esprits avec ces scènes toutes plus belles les unes que les autres. Pensons à celle où le prêtre entend le cri d’alarme d’un homme torturé sur l’état de la planète, celle où les corps des protagonistes lévitent ou la finale ambiguë qui laisse place à l’interprétation.

1 – Phantom Thread de Paul Thomas Anderson – États-Unis

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Dix ans après le chef-d’œuvre étasunien There Will Be Blood, le cinéaste Paul Thomas Anderson collabore de nouveau avec l’acteur Daniel Day-Lewis pour le film le plus somptueux et élégant de l’année à l’instar du protagoniste de Phantom Thread. Inspiré librement de la vie du designer de mode anglo-américain, Charles James, le long métrage dévoile le récit de Reynolds Woodcock (Daniel Day-Lewis), un couturier londonien de renom dont la vie sera marquée par la rencontre d’Alma (Vicky Krieps, véritable découverte de l’année), une jeune serveuse maladroite qui deviendra sa muse. Ornée d’une sublime photographie assurée par Anderson lui-même, et d’une très belle trame sonore de Johnny Greenwood qui avait produit la musique de ses derniers films, la mise en scène se veut sobre et d’un classicisme fort maîtrisé. Là où se cache le caractère subversif de l’œuvre, ne se trouve non pas à l’intérieur des vêtements brodés de messages secrets mystérieusement insérés par le couturier, mais plutôt au niveau de la relation amoureuse tordue et perverse des personnages principaux. Cette union, d’abord romantique puis malsaine, et enfin déviante, sera l’équilibre nécessaire au processus créatif de l’un et la source d’inspiration de l’autre. Canular ou non, si la rumeur à laquelle Daniel Day-Lewis prenait sa retraite du grand écran s’avérait exacte, l’interprète manquera cruellement au septième art. Si tel était le cas à la suite de sa contribution à Phantom Thread, quelle façon majestueuse de nous dire au revoir!

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20 autres œuvres de 2018 qui méritent le détour

(sans ordre précis)

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Mandy de Panos Cosmatos – États-Unis, Royaume-Uni et Belgique

At Eternity’s Gate de Julian Schnabel – États-Unis, Royaume-Uni et France

I, Tonya de Craig Gillespie – États-Unis

Vice d’Adam McKay – États-Unis

Shoplifters d’Hirokazu Kore-eda – Japon

The Ballad of Buster Scruggs des frères Coen – États-Unis

Ready Player One / The Post de Steven Spielberg – États-Unis

La disparition des lucioles de Sébastien Pilote – Canada (Québec)

In the Fade de Fatih Akin – Allemagne et France

Can You Ever Forgive me? de Marielle Heller – États-Unis

Mid90s de Jonah Hill – États-Unis

Suspiria de Luca Guadagnino – États-Unis et Italie

The Favorite de Yorgos Lanthimos – Irlande, Royaume-Uni et États-Unis

À tous ceux qui ne me lisent pas de Yan Giroux – Canada (Québec)

First Man de Damien Chazelle – États-Unis

Climax de Gaspar Noé – France, Belgique et États-Unis

The Mule de Clint Eastwood – États-Unis

Chien de garde de Sophie Dupuis – Canada (Québec)

Hostiles de Scott Cooper – États-Unis

Annihilation d’Alex Garland – Royaume-Uni et États-Unis

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Longs métrages que je n’ai pas eu le temps de visionner et/ou ceux qui prendront l’affiche au Québec en 2019

Peter Bogdanovich, John Huston in Orson Wells' "The Other Side Of The Wind"

The Other Side of the Wind d’Orson Welles – États-Unis, Iran et France

Dogman de Matteo Garrone – Italie

A Private War de Matthew Heineman – États-Unis

Le grand bain de Gilles Lellouche – France

Everybody Knows d’Asghar Farhadi – Espagne

The Guilty de Gustav Möller – Danemark

Destroyer de Karyn Kusuma – États-Unis

Grass d’Hong Sang-soo – Corée du Sud

Capernaum de Nadine Labaki – Liban

Ash is Purest White de Jia Zhang-Ke – Chine

Le livre d’images de Jean-Paul Godard – France et Suisse

The Wild Pear Tree de Nuri Bilge Ceylan – Turquie, France, Allemagne, Bulgarie, Macédoine, Bosnie-Herzégovine et Suisse

Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez – France

Happy as Lazzaro d’Alice Rohrwacher – Italie

Mektoub, My Love: Canto Uno d’Abdellatif Kechiche – France et Italie

Un beau soleil intérieur de Claire Denis – France

Wildlife de Paul Dano – États-Unis

Border d’Ali Abbasi – Suède et Danemark

Zama de Lucrecia Martel – Argentine

Blaze d’Ethan Hawke – États-Unis

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Plusieurs films à surveiller en 2019

(une liste non exhaustive)

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Once Upon a Time in Hollywood de Quentin Tarantino – États-Unis et Royaume-Uni

The Irishman de Martin Scorsese – États-Unis

The Beach Bum d’Harmony Korine – États-Unis

High Life de Claire Denis – États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne et Pologne

La grande noirceur de Maxime Giroux – Canada (Québec)

Velvet Buzzsaw de Dan Gilroy – États-Unis

Serenity de Steven Knight – États-Unis

Une colonie de Geneviève Dulude-De Celles – Canada (Québec)

Arctic de Joe Penna – Islande

Doubles vies d’Olivier Assayas – France

Chaos Walking de Doug Liman – États-Unis

Gloria Bell de Sebastián Lelio – Chili et États-Unis

Us de Jordan Peele – États-Unis

The Hummingbird Project de Kim Nguyen – Canada et États-Unis

Where’d You Go, Bernadette de Richard Linklater – États-Unis

Grâce à Dieu de François Ozon – France

Ad Astra de James Gray – États-Unis

Ford v. Ferrari de James Mangold – États-Unis

Sunset de László Nemes – Hongrie

Gemini Man d’Ang Lee – États-Unis

The Woman in the Window de Joe Wright – États-Unis

Jojo Rabbit de Taika Waititi – États-Unis

Parasite de Bong Joon-ho – Corée du Sud

The Truth de Hirokazu Kore-eda – Japon et France

Uncut Gems des frères Safdie – États-Unis

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